La voisine du quatrième

Elle avait toujours trouvé rassurant le tic-tac régulier de la vieille horloge murale. Chaque matin, à 7h15 précises, le réveil sonnait, suivi du bruit sourd des pantoufles de Mme Lefèvre traînées sur le parquet du quatrième. Puis venait le cliquetis de la bouilloire, le grésillement de la radio sur Europe 1, et enfin, à 7h45, le claquement sec de la porte d’entrée. Une routine immuable, aussi prévisible que le lever du soleil.

Claire, elle, n’avait pas de routine. Elle travaillait en freelance, depuis son appartement du troisième, et ses journées s’étiraient comme de la pâte à modeler entre les deadlines et les nuits blanches. Mais ces derniers temps, elle s’était surprise à calquer son emploi du temps sur celui de sa voisine. Elle se levait à 7h10 pour ne pas rater le premier bruit, buvait son café en écoutant les informations en sourdine, comme si elle aussi était une habituée d’Europe 1. C’était son ancrage, sa petite folie solitaire.

Puis, un matin, le silence.

Pas de réveil. Pas de pantoufles. Pas de bouilloire. Claire resta figée, sa tasse de café à moitié vide à la main, l’oreille tendue vers le plafond. Rien. Elle attendit 8h, puis 9h, puis 10h. Toujours rien. Une inquiétude sourde lui tordit l’estomac. Elle essaya de se concentrer sur son travail, mais les mots dansaient sur l’écran. Et si Mme Lefèvre était malade ? Et si elle était tombée, seule dans son appartement, incapable d’appeler à l’aide ?

Elle montait déjà l’escalier quatre à quatre avant d’avoir vraiment pris la décision. La porte du quatrième était fermée, comme d’habitude. Claire hésita, la main en l’air, prête à frapper. Et puis quoi ? Elle ne connaissait même pas le prénom de cette femme. Elle n’avait jamais échangé plus qu’un bonjour rapide dans l’entrée, ou un hochement de tête dans l’ascenseur. Pourtant, elle se sentait liée à elle par cette routine partagée, par ces petits bruits qui rythmaient ses journées.

Elle redescendit, le cœur battant. Peut-être que Mme Lefèvre était partie en voyage ? Mais elle n’avait jamais rien dit, et puis, qui partirait sans prévenir personne ? Claire se mit à arpenter son appartement, le regard rivé sur le plafond, comme si elle pouvait percer le plancher du regard. Elle imagina mille scénarios : une chute dans la salle de bain, une crise cardiaque, un cambriolage qui aurait mal tourné.

Le lendemain matin, le silence persistait. Claire ne dormait plus. Elle avait passé la nuit à écouter, guettant le moindre bruit. Rien. Elle appela la gardienne de l’immeuble, une femme acariâtre du nom de Mme Dubois, qui lui répondit avec son habituelle mauvaise humeur : « Mme Lefèvre ? Elle est partie, non ? Elle a déménagé il y a trois jours. »

— Déménagé ? Mais… elle n’a rien dit !
— Elle n’avait pas à le faire, rétorqua Mme Dubois. Elle a payé son loyer jusqu’à la fin du mois, elle a laissée ses clés dans la boîte aux lettres. C’est tout ce qui compte.

Claire raccrocha, les mains tremblantes. Déménagé. Comme ça, sans un mot, sans un au revoir. Elle se sentit stupide, presque trahie. Comment avait-elle pu ne pas remarquer les cartons ? Les allers-retours des déménageurs ? Elle était tellement obsédée par sa routine à elle qu’elle n’avait rien vu.

Mais quelque chose clochait. Pourquoi aurait-elle déménagé sans prévenir ? Sans laisser une adresse ? Sans rien ? Claire se mit à fouiller dans sa mémoire. Est-ce que Mme Lefèvre avait des enfants ? Un mari ? Des amis qui venaient la voir ? Elle ne savait rien d’elle. Absolument rien. Juste une silhouette menue, des cheveux gris tirés en chignon, et une habitude de porter des robes à fleurs.

Elle monta de nouveau au quatrième, cette fois avec une détermination mûrie par l’insomnie. La porte était toujours fermée, mais la serrure avait été changée. Claire colla son oreille contre le bois. Silence. Pas un meuble, pas un bruit de pas. Juste le vide. Elle redescendit, le cœur lourd.

Les jours suivants furent pires. Claire ne travaillait plus. Elle passait ses journées à fixer le plafond, à écouter, à attendre. Elle se mit à imaginer des choses terrifantes. Et si Mme Lefèvre n’avait pas déménagé ? Et si Mme Dubois mentait ? Et si quelque chose de bien plus sinistre s’était produit ?

Une nuit, elle rêva qu’elle montait au quatrième et trouvait la porte entrouverte. À l’intérieur, l’appartement était vide, mais pas comme après un déménagement. Non, c’était pire : les meubles étaient toujours là, mais recouverts de draps blancs, comme dans une maison hantée. Et puis, il y avait du sang sur le sol. Du sang frais.

Elle se réveilla en sursaut, en sueur. C’en était trop. Elle devait savoir.

Le lendemain, elle sonna chez Mme Dubois. La gardienne lui ouvrit avec un regard noir, mais Claire ne se laissa pas impressionner.
— Je veux voir l’appartement du quatrième, dit-elle d’une voix ferme. Je sais que Mme Lefèvre est partie, mais… j’ai besoin de vérifier quelque chose.

Mme Dubois soupira, mais finit par céder. Elles montèrent ensemble. La serrure était bien nouvelle, mais la gardienne avait un double des clés. La porte s’ouvrit dans un grincement.

L’appartement était vide. Vraiment vide. Pas un meuble, pas un rideau, pas une trace de la vieille dame. Juste des murs nus et un parquet qui résonnait sous leurs pas. Claire se sentit vide, elle aussi. Comme si on lui avait arraché quelque chose.

— Vous voyez ? dit Mme Dubois en croisant les bras. Elle a tout pris. Même les clous.

Claire erra dans l’appartement, le cœur serré. Elle entra dans la cuisine, puis dans la chambre. Rien. Pas le moindre indice. Pas une lettre oubliée, pas un vêtement oublié dans l’armoire. Rien.

Et puis, elle le vit.

Dans un coin de la salle de bain, presque caché par l’ombre, il y avait un petit carrelage qui avait été enlevé. À la place, il y avait un trou dans le mur. Pas très grand, juste assez pour passer une main. Claire s’agenouilla, le cœur battant. Elle glissa la main dans l’ouverture. Ses doigts rencontrèrent quelque chose de froid et de métallique. Une boîte.

Elle la sortit avec difficulté. C’était une boîte en métal, rouillée, avec un petit cadenas. Claire la retourna dans ses mains. Pas de marque, pas d’inscription. Juste une boîte.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? grogna Mme Dubois par-dessus son épaule.

Je ne sais pas, faillit répondre Claire. Mais elle mentit :
— Rien. Juste… un vieux truc oublié.

Mme Dubois haussa les épaules et sortit de la salle de bain, laissant Claire seule avec sa découverte. Elle glissa la boîte dans son sac, le cœur battant à tout rompre.

De retour chez elle, elle essaya d’ouvrir le cadenas avec un trombone, sans succès. Elle essaya de le forcer avec un couteau, mais le métal résista. Finallement, elle prit une paire de ciseaux et frappa le cadenas jusqu’à ce qu’il cède.

La boîte s’ouvrit dans un grincement.

À l’intérieur, il y avait une lettre. Une seule feuille de papier, jaunie par le temps, pliée en quatre. Claire la déplia avec des doigts tremblants.

« Si vous lisez ceci, c’est que je suis partie. Pas comme vous le pensez, peut-être. Je n’ai pas déménagé. Je ne suis pas morte. Je me suis juste… évanouie dans l’air, comme on souffle une bougie. Ne me cherchez pas. Ne vous faites pas de souci pour moi. J’ai vécu ma vie comme je l’entendais, et maintenant, je passe à autre chose. Merci d’avoir été ma voisine, même si nous ne nous sommes jamais vraiment connues. Prenez soin de vous. — M. »

Claire relut la lettre plusieurs fois, les larmes aux yeux. Elle ne savait pas quoi penser. Était-ce une blague ? Une métaphore ? Une confession ?

Et puis, elle remarqua quelque chose. En bas de la lettre, presque illisible, il y avait une postscriptum : « PS : J’ai toujours su que vous m’écoutiez. Ça me faisait du bien. »

Claire éclata de rire. Un rire nerveux, un peu hystérique. Puis elle se mit à pleurer. Elle pleura pour Mme Lefèvre, pour elle-même, pour toutes les vies solitaires qui se croisaient sans jamais vraiment se toucher.

Elle rangea la lettre dans un tiroir, mais elle savait qu’elle ne l’oublierait jamais. Et le lendemain matin, à 7h15, elle mit la radio sur Europe 1. Juste au cas où.

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